mardi 21 septembre 2010

Hommage à mon ami Kamel Zaghbani

Je suis avec un grand intérêt cette écriture expérimentale à laquelle s’adonne avec un plaisir certain mais aussi avec beaucoup de minutie et de talent notre ami Kamel Zaghbani. Un nouveau style qui rallie l’imaginaire au réel et concilie par là-même littérature et science (considérée au sens large) ; le tout avec un subtile dosage entre l'illumination de l’imagination, la générosité de la culture, la rigueur de l’argumentation et la délicatesse de l’art. C'est ainsi que nous avons pu lire des textes captivants sur le capitalisme, sur Frida, sur la guerre, etc.publiés sur les pages du supplément du journal Achaab, "Manarate", ou encore sur le site http://www.alawan.org/.

A chaque fois, Kamel franchit un nouveau palier et l'on sent qu'il avance dans la maîtrise de ce nouveau style qu’il a choisi (il n'est pas le seul, ni le premier à l'avoir inventé, mais avouons tout de même qu'ils ne sont pas nombreux les écrivains qui le font). Un "Kalila wa Dimna" des temps modernes sur certains aspects (la primauté du message sur la fable), un Georgi Zaydane mais en plus rigoureux sur d'autres (le roman historique ou encore la doc/fiction). Je qualifierais ce style de "al fikrou al mouaddab" et non pas "al adaboul fikri". C'est dire à quel point la raison prime sur l’émotion (le message sur la fable). Non pas que cette dernière n’a pas d’importance, mais parce que l’emprise de l’ignorance sur notre vécu est telle qu’on ne peut plus se contenter de l'imaginaire aussi bien ancré soit-il dans notre tradition littéraire pour faire face aux exigences de notre époque. C’est ainsi que la littérature n'est plus qu'un habillage, il est vrai, d'une texture assez solide. Les personnages (animaliers dans Kalila wa dimna, humains chez Kamel) sont investis d’une mission ; celle de parler au nom de l’auteur pour transmettre un message, plutôt une position, qui peut être selon les cas philosophique, scientifique, politique ou historique, frisant le discours direct avec certaines nuances. La première, c’est que la fable (lekhrafa) est moins importante que dans ces textes du patrimoine littéraire. Ici, elle n’est qu’un prétexte. La deuxième, c’est que, en conteur minimaliste soucieux de faire l’économie de la narration, Kamel a hâte de s’exprimer (de vider son sac), mais sans sacrifier l'esthétique du texte et du contexte, au nom d’une, soit disant, primauté du message. Au contraire, le style est soigné, rappelant parfois le genre de la presse humoristique : l'essentiel se trouve souvent au détour d'une parenthèse qu'il ouvre en préméditant de ne pas la fermer, mais plutôt d’y ouvrir une deuxième qui enfantera une troisième et ainsi de suite. Un texte truffé de métaphores, de caricatures, d'emphases, d'allégories, etc. Et surtout beaucoup de courage dans la transgression des tabous, les plus imprenables et les plus brûlants. Je suis fier de te compter parmi mes amis, car tes écrits me rassurent que je ne suis pas seul dans ce monde. A chaque fois que je te lis, j’ai moins peur qu’avant. Je donne un cours sur la motivation à la lecture à l’Institut de documentation. Pour mes étudiants, les futurs bibliothécaires de ce pays, je n’aurai plus de problèmes à leur trouver des exemples de la « lecture plaisir » qui soient proches d’eux et qui leur parlent. Je suis convaincu que ce genre d’écriture est capable de réconcilier les jeunes qui ont tourné le dos aux bouquins avec la pratique de la lecture. Lire n'est plus un exercice pénible pour eux ; au contraire c’est une délectation. Je te suis reconnaissant pour ton aide. Mes hommages