samedi 2 juin 2012

Variations en mode "mineur majeur"


Mine de rien, on constate qu’une mine est

  1. un trésor caché (on dit par exemple que ce livre est une mine d'idées),
  2. l'apparence extérieure du visage et de la physionomie d'une personne (on dit par exemple : tu as mauvaise mine, ou bonne mine)
  3. un bâtonnet de graphite inséré dans un crayon dont les traces  se gomment facilement
  4. une charge explosive enterrée dans un terrain pour piéger l'ennemi et l'empêcher d'avancer (l’expression « avancer sur un terrain miné » veut dire prendre des risques comme si on marchait sur des mines)  
  5. un gisement de minerais (cuivre, phosphates, plomb, fer, etc.)
  6. Un mineur est, par opposition à majeur, une personne immature, n'ayant pas encore atteint la majorité civile ou judiciaire (l'age de la responsabilité)
  7. Le mineur est un mode musical (maquam ennahawend)
  8. Le mineur est celui qui travaille à la mine.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître «Tout mineur est 

majeur »



-*-*-*-*-*-*-

Vivre dans un village minier
Le travail est la transformation de la nature pour créer des richesses. L'économie désigne les règles et les modèles qui régissent cette transformation. Il s'ensuit pour chaque économie un mode de vie et de société approprié. Ainsi, la paysannerie et le travail de la terre sont les modèles correspondant à l'activité agricole. L'exploration de la mer et la pêche pour la vie côtière et les activités maritimes, la rente pour l’immobilier, la spéculation pour le commerce, etc. L'économie et le mode de vie miniers découlent d'une activité particulière qui consiste en l’extraction des ressources du fond de la terre. Il s’ensuit qu’un village minier est un milieu assez original sur tous les plans : social, ethnique, culturel, démographique, économique, écologique, sanitaire, administratif, etc. toutes ces dimensions se conjuguent entre-elles pour faire du milieu minier un écosystème avec un mode de vie différent des autres.
C’est ainsi qu’on peut parler d’une identité minière. Mais cette identité repose sur un paradoxe. C’est qu’un habitant de la mine peut ne ressentir aucune affinité avec un concitoyen du littoral, alors qu’il s’identifie à un mineur anglais ou russe. L’appartenance nationale est par nature peu développée chez les classes ouvrières. Elle l’est encore moins chez les mineurs qui n’ont d’allégeance qu’à leur cause commune. C’est ainsi qu’ils s’identifient beaucoup plus à Germinal d’Emile Zola qu’à « Humat al Hima ».
Toutes les mines naissent presque partout dans le monde de la même façon. C’est toujours le capital conquérant qui vient s’installer sur un territoire délaissé par ses occupants (si occupants il y a) pour investir dans l’extraction d’un minerai. Aussitôt des appareillages de sondage du sol et des machines d’extraction sont installés, aussitôt les pauvres gens qui ne possèdent que leur force de travail affluent à la recherche du travail et un village naît autour du site minier. La vie des gens est rythmée par le modèle du salariat (par opposition aux modèles  de la rente, du profit ou de la récolte). Les ouvriers qui l’habitent ne se connaissent pas au début. Ils passent leurs journées à la corvée et c’est en travaillant à la mine qu’ils apprennent à se connaître. Ce ne sont ni les rapports de sang, ni l’appartenance tribale, qui les unissent, mais c’est plutôt leur condition de mineurs qui les rapproche les uns des autres. Tout se crée au fond de la mine, de ses tripes et de ses entrailles : la richesse, les alliances, les clivages, la conscience, la lutte, les amitiés et sympathies, les animosités, les réputations et les célébrités, etc. C’est alors que ces phénomènes rejaillissent sur la vie du village. Certes la cartographie des quartiers se dessine, dans un premier temps, en fonction des descendances régionales (des origines) des gens (les trabelsia, les swaffa, les jridiya, les frechiches, les mrarcas, etc.). Mais, dans un second temps la compagnie exploitant la mine bâtit des cités ouvrières dont l’occupation se répartit au gré des affinités et amitiés entre mineurs qui décident de devenir voisins. Le charisme, le leadership et la crédibilité se conquièrent à coup de bravoure et d’exploits au fond des galeries et des tunnels de la mine avant de se consacrer et de se transposer par la suite au niveau du village, etc.
C’est ainsi que les cités minières sont des agglomérations villageoises dont le mode de vie, le rythme, les relations et les valeurs sociales, la culture, etc. ne sont ni ceux des habitants des grandes villes (anonymat, individualisme, violence et insécurité, activités culturelles et distractives, diversité des activités économiques, etc.)  ni ceux des paysans (esprit conservateur, la propriété de la terre est un enjeu central qui dessine la cartographie sociale et autour duquel se cristallisent les valeurs économiques, sociales et culturelles), activités essentiellement agricoles. Le village minier a cette spécificité de pouvoir concilier des valeurs habituellement antagoniques : il n’ y a pas d’anonymat (tous les gens se connaissent) mais le contrôle social n’y est pas très étouffant. Les gens sont libertaires parce que la composition démographique est un mélange ethnique (la prostitution n’est pas un critère d’exclusion sociale, la majorité des mineurs boivent l’alcool, etc.). L’existence d’une élite composée des cadres et des ingénieurs de la mine est à l’origine d’une infrastructure administrative et de prestations avancées implantées depuis l’aube du XX° siècle alors que des villes bien plus grandes n’en bénéficiaient pas (électricité, eau courante, hôpitaux, écoles, terrains de tennis, bureaux de postes, réseau téléphonique, chemins de fer, routes, salles de cinéma, écoles, etc.) Le régime du salariat offre une certaine sécurité qui encourage les gens à dépenser. D’où un comportement de consommation assez poussé. Le mélange ethnique est source d’une richesse culturelle.

-*-*-*-*-*-*-

LES VILLAGES MINIERS
Source : http://www.crasc.org/ouvrage-227.html [site consulté le 08 décembre 2010]
« Aïcha Ettaïeb se penche sur le secteur minier du Sud tunisien, organisé autour des localités de Metlaoui, Redeyef, Oum el Araïs et M’dilla créées lors de l’exploitation des phosphates par une société coloniale des mines. Dans le détail, le plan de structure des villages miniers est classique composant d’un côté le village colonial structuré, équipé et habité par les cadres européens et de l’autre, des noyaux bâtis plus ou moins insalubres occupés par des produits de l’exode rural, devenus par la force des choses des ouvriers mineurs. Après l’indépendance tunisienne, l’Etat a apporté peu de changement à l’organisation urbaine de ces localités car « la même structure bâtie ségrégative a été maintenue » et ces régions minières, encore déshéritées, restent peu articulées aux espaces économiques littoraux industriels et touristiques, posant de fait, une idée centrale relative à l’aménagement du territoire ; une fois encore est formulée la question du patrimoine matériel récent et sa préservation. »

-*-*-*-*-*-*-
La mémoire revisitée : Bibliothèques des deux rives Jalel Rouissi
Il est temps de nous réconcilier avec une partie de notre mémoire et de notre histoire contemporaine. Le passage des français et d’autres européens par notre pays (la Tunisie) a laissé ses marques sur notre architecture, sur nos paysages urbains, sur nos traditions culinaires, sur nos choix vestimentaires, sur notre langage parlé, etc. En revanche, la France est aujourd’hui un pays d’accueil de plusieurs centaines de milliers de nos compatriotes naturalisés français tout en gardant des attaches indéniables à leurs origines culturelles et racines identitaires.
Ce mouvement de va-et-vient entre les deux rives de la méditerranée génère une matière culturelle très variée et très riche qui appelle à être capitalisée. Un travail de collecte, de classification, de sauvegarde, de valorisation, etc. serait la pierre angulaire de cette capitalisation ; si bien que le besoin, d’un côté comme de l’autre, n'est plus à démontrer. Il n’y a qu’à observer ces français de troisième âge qui viennent en Tunisie à la recherche des traces de leur jeunesse ou enfance, avec une émotion et un attachement très forts envers cette terre. Ces visiteurs gardent des photos inestimables dans leurs albums de famille, des correspondances, des notes personnelles de leurs parents, et des histoires à raconter. Dans l’autre sens, l'ambivalence identitaire et la soif de repères dont témoignent les 2° et 3° générations sont l’illustration éloquente de ce besoin de se ressourcer en culture nord africaine. Les technologies numériques offrent de larges possibilités pour reconstituer cette mémoire documentaire et la rendre accessible aux passionnés et chercheurs dans un souci de servir l’acculturation méditerranéenne et de réconcilier les nations de ce bassin avec leurs mémoires pour que cesse à jamais cette bipolarité, ô combien nocive, entre tentations néocolonialistes d’un côté et réactions chauvinistes de l’autre.